Le prix réel des transferts vers l’Afrique
Envoyer de l’argent vers l’Afrique subsaharienne reste plus coûteux que vers toute autre région du monde. Derrière les frais visibles se trouvent des marges de change, des coûts de financement, des infrastructures de règlement et des différences importantes d’un corridor à l’autre. Comprendre où se forme ce coût permet de mieux lire la transformation en cours des paiements transfrontaliers en Afrique francophone.
Le mécanisme
Une personne à Paris envoie 200 euros à sa famille à Abidjan. Simple. Rapide. Du moins en apparence. Selon l’opérateur et le canal choisis, une partie de cette somme peut être absorbée avant même que l’argent n’arrive à Abidjan. La question est simple : où va-t-elle ?
Selon le modèle de transfert, l’argent peut passer par plusieurs intermédiaires : un opérateur de transfert, une infrastructure de correspondance bancaire et un partenaire local chargé du décaissement. À chaque étape, une friction. À chaque étape, un coût. Souvent invisible pour l’utilisateur.
Les frais affichés par les opérateurs ne représentent qu’une composante du coût total. Selon le corridor et le prestataire, l’expéditeur peut également supporter une marge de change, des frais de financement ou d’autres coûts, dont le poids relatif varie fortement selon les opérateurs et les canaux de paiement. C’est ce qui rend les comparaisons difficiles : un transfert peut paraître peu coûteux si l’on regarde uniquement les frais affichés, tout en présentant un coût total sensiblement différent une fois toutes les composantes additionnées.
Les montants utilisés dans la vidéo sont illustratifs. Ils montrent le coût réel d’un transfert lorsque les frais visibles et les marges de change sont additionnés. Les coûts effectifs varient selon l’opérateur, le canal, le montant envoyé et le mode de retrait.
Les frais affichés ne racontent qu’une partie de l’histoire. Le reste se trouve dans la marge de change, les frais de financement ou d’autres coûts, dont le poids dépend fortement du corridor et du prestataire.
Le contexte africain
L’Afrique subsaharienne reste la région du monde où envoyer de l’argent coûte le plus cher. Selon la base Remittance Prices Worldwide de la Banque mondiale, le coût moyen atteignait 8,46 % au troisième trimestre 2025, très au-dessus de l’objectif de 3 % fixé par l’ODD 10.c des Nations unies puis réaffirmé par le G20. L’écart reste considérable, même si la moyenne régionale a évolué dans une fourchette étroite autour de 8 % en 2024 et 2025.
Les corridors France–Côte d’Ivoire, France–Sénégal et France–Cameroun représentent des flux importants entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest et centrale. Les niveaux de coûts sont dispersés : les données de la Banque mondiale par corridor au troisième trimestre 2025 montrent, sur ces routes précises, des coûts moyens totaux nettement inférieurs à la moyenne régionale de 8,46 %. Les écarts entre services restent toutefois importants, allant d’environ 1 % pour les options numériques les moins chères à plus de 5 % pour certains transferts en espèces via des opérateurs traditionnels. Wave, Orange Money et d’autres acteurs commencent à réduire les coûts sur certains corridors, mais ces solutions ne couvrent pas encore l’ensemble du marché et les réseaux traditionnels restent sensiblement plus chers que ne le laisse penser la moyenne du corridor.
Concepts clés
Trois caractéristiques structurelles déterminent l’architecture des coûts des corridors de transfert. Les comprendre est indispensable pour interpréter correctement toute affirmation relative à une baisse des coûts.
En 2024, les transferts de la diaspora officiellement enregistrés vers l’Afrique subsaharienne étaient estimés à environ 56 milliards de dollars, ce qui en fait l’un des principaux flux financiers extérieurs du continent. Le problème n’est pas uniquement technologique. La structure des marchés, la réglementation, la concurrence et les infrastructures de paiement contribuent toutes au maintien de coûts élevés.
Trois leviers existent : la transparence, afin que les opérateurs affichent le coût total réel, frais et marge de change compris, plutôt que les seuls frais visibles ; les infrastructures, avec une interopérabilité plus poussée du mobile money entre les pays de l’UEMOA et une moindre dépendance aux banques correspondantes sur les routes où elles restent nécessaires ; enfin la concurrence, de nouveaux entrants comprimant les marges sur certains corridors, comme Wave a commencé à le démontrer. Chacun de ces leviers est réel. Chacun progresse lentement.
Les Nations unies ont fixé un objectif de 3 % dans le cadre de l’ODD 10.c, ensuite réaffirmé par le G20. Les progrès varient fortement selon le corridor et le pays d’envoi, et l’Afrique subsaharienne demeure, à l’échelle régionale, la plus éloignée de cet objectif.
- Maintenant que l’infrastructure régionale de paiement instantané de la BCEAO, PI-SPI, est opérationnelle, son adoption progressera-t-elle assez rapidement pour faire des transferts transfrontaliers par mobile money la norme plutôt que l’exception pour les particuliers au sein de l’UEMOA ?
- Les régulateurs de l’UEMOA étendront-ils les exigences existantes de transparence sur les frais afin d’inclure explicitement la marge de change et de réduire l’écart entre les frais annoncés et le coût total ?
- La pression concurrentielle exercée par Wave et des acteurs comparables peut-elle pousser Western Union et MoneyGram à réduire leurs marges sur les corridors francophones, ou les opérateurs historiques se replieront-ils vers des segments ruraux et périurbains moins disputés ?
Ce qui évolue aujourd’hui
La couche d’infrastructure évolue, lentement mais de manière mesurable. Plusieurs développements intervenus entre 2024 et la mi-2026 méritent d’être suivis par les entreprises et investisseurs actifs sur les marchés d’Afrique francophone.
AfricaNenda et l’agenda des systèmes de paiement instantané inclusifs. La quatrième édition du rapport State of Inclusive Instant Payment Systems in Africa, lancée en Eswatini en novembre 2025, indique que les systèmes de paiement instantané en Afrique ont traité près de 2 000 milliards de dollars de transactions en 2024. En juin 2025, le SIIPS recensait 33 systèmes nationaux et trois systèmes régionaux, GIMACPAY, PAPSS et TCIB, soit 36 systèmes de paiement instantané opérationnels dans 31 pays. Cinq nouveaux systèmes nationaux avaient été lancés au cours des douze mois précédents : en Algérie, en Eswatini, en Libye, en Sierra Leone et en Somalie. Le lancement de PI-SPI en septembre 2025 a ensuite porté à quatre le nombre de systèmes régionaux. Dans la zone CEMAC, AfricaNenda a poursuivi son travail avec le GIMAC afin d’élargir l’interopérabilité et l’adoption du système GIMACPAY.
BCEAO et mobile money transfrontalier. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest a lancé son infrastructure régionale de paiement instantané, PI-SPI, le 30 septembre 2025. Au 2 avril 2026, environ 80 participants étaient connectés ; au 24 juin 2026, ces mêmes 80 participants restaient connectés et 74 institutions supplémentaires étaient en phase de test en conditions réelles avant l’ouverture de leurs services au public, selon les communications de la BCEAO. La question pour 2026 n’est donc plus de savoir si l’infrastructure existe, mais jusqu’où s’étend la couverture des institutions, dans quelle mesure les portefeuilles électroniques y sont effectivement intégrés et à quelle vitesse l’usage grand public suivra. Sur les corridors internationaux, notamment entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest, la couche de correspondance bancaire reste largement présente. Les obligations de conformité dans les marchés d’envoi comme la France, la Belgique ou l’Espagne peuvent également ajouter des coûts opérationnels et affecter l’économie des services internationaux de transfert.
L’agenda 2025 du G20. Sous la présidence sud-africaine du G20 en 2025, les paiements transfrontaliers ont occupé une place centrale dans l’agenda. AfricaNenda participe au groupe de travail Cross-border Payments Interoperability and Extension, PIE, du CPMI, créé début 2023. Ce groupe soutient la feuille de route du G20 sur les paiements transfrontaliers en élaborant des recommandations sur l’interconnexion des systèmes de paiement et l’harmonisation des normes entre juridictions. L’ambition est directe : réduire le coût de l’infrastructure afin que les économies se répercutent jusqu’à l’utilisateur final. Le calendrier de mise en œuvre reste incertain.
Pression concurrentielle des nouveaux entrants. Sur plusieurs corridors entre la France et l’Afrique de l’Ouest, les données de la Banque mondiale pour le troisième trimestre 2025 montrent que les options numériques les moins chères se situent désormais près de l’objectif de 3 %, voire en dessous, très loin de la moyenne régionale. Dans le même temps, les transferts en espèces via les opérateurs traditionnels restent nettement plus coûteux. Wave annonce des frais de transfert d’environ 1 % sur certains services et marchés éligibles, même si ce chiffre n’est pas directement comparable aux coûts totaux de corridor RPW cités ailleurs dans cette analyse. Le point de référence évolue pour les expéditeurs avertis et à l’aise avec le numérique. La question est de savoir si cette évolution atteindra le marché de masse ou restera concentrée chez des expéditeurs urbains qui savent déjà comparer les opérateurs.
À quoi ressemblerait un monde à 3 %
L’objectif de 3 % fixé par l’ODD 10.c des Nations unies, puis réaffirmé par le G20, n’est pas seulement un indicateur technique. Il soulève une véritable question d’échelle : quelle part de ce que les expéditeurs paient aujourd’hui en frais et en marge de change pourrait rester entre les mains des ménages qui envoient et reçoivent ces fonds ? À grande échelle, les montants deviennent significatifs. Le scénario ci-dessous reste toutefois une construction d’Africa Signal et non une statistique officielle.
Le calcul ci-dessous est illustratif. Il part de l’estimation de la Banque mondiale de 56 milliards de dollars de transferts vers l’Afrique subsaharienne en 2024 et d’une hypothèse illustrative d’Africa Signal selon laquelle l’Afrique de l’Ouest et centrale francophone représenterait environ 15 à 20 % du total des transferts vers l’Afrique subsaharienne, soit approximativement 8 à 11 milliards de dollars par an. Si ces flux supportaient le coût moyen de transfert de 8,46 % observé en Afrique subsaharienne, plutôt qu’une moyenne régionale francophone mesurée, aucune des routes francophones vérifiées dans les données de la Banque mondiale, par exemple France–Sénégal à 2,41 %, ne se situant réellement à proximité de ce niveau régional, environ 675 à 930 millions de dollars seraient absorbés chaque année par les coûts de transfert dans ce scénario. Avec un objectif à 3 %, ce montant tomberait à 240 à 330 millions de dollars. L’écart entre les deux scénarios représente environ 435 à 600 millions de dollars par an d’économies potentielles sur les coûts de transfert, qui pourraient rester auprès des ménages expéditeurs et bénéficiaires. L’effet exact dépend de la manière dont la baisse des coûts se traduit dans le montant envoyé et reçu : une réduction des frais peut diminuer ce que paie l’expéditeur sans modifier ce que reçoit le bénéficiaire, ou augmenter le montant reçu si l’expéditeur conserve le même budget total. Il s’agit d’une construction d’Africa Signal fondée sur une hypothèse explicitement formulée, et non d’un résultat mesuré.
Analyse de l’écart de coût
Scénario illustratif sur 9,5 Md$ de transferts annuels
Comparaison entre le coût théorique au niveau moyen observé en Afrique subsaharienne et un coût aligné sur l’objectif de 3 % de l’ODD 10.c.
| Flux annuel | Coût actuel estimé | Coût à 3 % | Économie potentielle |
|---|---|---|---|
| 9,5 Md$ | 804 M$ | 285 M$ | 519 M$ |
Fourchette du scénario complet : 435 à 600 M$ d’économies potentielles par an.
Scénario illustratif Africa Signal fondé sur les données agrégées de la Banque mondiale. Il ne s’agit ni d’une statistique officielle ni d’une moyenne mesurée des seuls corridors francophones. Ne pas citer comme source primaire.
Pour les ménages bénéficiaires. En Afrique francophone, les transferts de la diaspora soutiennent souvent la consommation des ménages et des dépenses essentielles comme l’alimentation, l’éducation, la santé et le logement. Une baisse des coûts de transfert représente une économie qui peut bénéficier à l’expéditeur, au bénéficiaire ou aux deux, selon la manière dont elle est répartie. À l’échelle d’un ménage, une amélioration de seulement 2 à 3 points de pourcentage sur un transfert régulier de 200 dollars représente 4 à 6 dollars d’économie potentielle à chaque opération. Multiplié par des millions de transferts, l’effet agrégé sur le pouvoir d’achat des ménages peut devenir significatif.
Pour les économies locales. Des transferts nets plus élevés alimentent la consommation locale et l’investissement dans les petites entreprises. Dans des économies où la demande intérieure constitue un moteur majeur de croissance, l’effet multiplicateur d’un revenu supplémentaire pour les ménages est bien documenté. Plus largement, les recherches sur les ménages bénéficiaires de transferts montrent des dépenses plus élevées en matière d’éducation et de santé que chez les ménages qui n’en reçoivent pas, avec des effets à terme sur la formation du capital humain.
Pour les pouvoirs publics. Un recours accru aux canaux formels de transfert peut améliorer la mesure des flux extérieurs et renforcer la visibilité sur les entrées de devises. Les transferts peuvent également apporter une certaine résilience macroéconomique, les recherches montrant qu’ils ont souvent un comportement contracyclique dans les économies bénéficiaires.
L’Inde et les Philippines montrent que des marchés de transferts importants, concurrentiels et de plus en plus numériques peuvent atteindre, sur les principaux corridors, des coûts nettement inférieurs à la moyenne de l’Afrique subsaharienne. Les données de la Banque mondiale font apparaître plusieurs corridors vers ces deux pays à 3 % ou moins, même si les coûts continuent de varier sensiblement selon le pays d’origine et le prestataire.
La différence structurelle en Afrique francophone ne tient pas principalement à l’absence d’infrastructures de mobile money : Wave et Orange Money ont démontré que la technologie existe, et la plateforme régionale de paiement instantané de la BCEAO est désormais opérationnelle. L’écart tient davantage à l’adoption et à la transparence. L’affichage du coût total, incluant la marge de change et pas seulement les frais annoncés, n’est pas encore imposé à tous les opérateurs, tandis que l’usage à grande échelle du mobile money transfrontalier reste en retard sur les infrastructures désormais disponibles. Ces deux questions, transparence et adoption, représentent concrètement la distance qui sépare la situation actuelle d’un monde à 3 %.
Le coût n’a rien d’abstrait. Selon le scénario illustratif d’Africa Signal, une baisse des coûts de transfert pourrait générer plusieurs centaines de millions de dollars d’économies potentielles par an pour les ménages expéditeurs et bénéficiaires de la région. C’est l’enjeu de politique publique qui se cache derrière les frais de transfert.
Chiffres de coûts régionaux et par corridor : Banque mondiale, Remittance Prices Worldwide, numéro 54, T3 2025, ainsi que les données par corridor disponibles sur remittanceprices.worldbank.org. Flux estimé de transferts de 56 milliards de dollars vers l’Afrique subsaharienne en 2024 : estimation de la Banque mondiale, 2024, contre environ 55 milliards de dollars estimés en 2023. Objectif de 3 % : ODD 10.c des Nations unies, réaffirmé dans la feuille de route 2021 du G20 pour l’amélioration des paiements transfrontaliers. Tarification Wave : frais de transfert publiquement annoncés d’environ 1 % sur certains services et marchés ; ce chiffre n’est pas comparable à un coût total de corridor RPW et n’a pas été vérifié à partir d’une publication primaire de Wave. Données IIPS : 33 systèmes nationaux et trois systèmes régionaux en juin 2025, soit 36 systèmes de paiement instantané opérationnels dans 31 pays ; cinq nouveaux systèmes nationaux lancés en Algérie, en Eswatini, en Libye, en Sierra Leone et en Somalie ; le lancement de PI-SPI en septembre 2025 a porté à quatre le nombre de systèmes régionaux. Source : AfricaNenda Foundation, State of Inclusive Instant Payment Systems in Africa, SIIPS 2025, lancé en novembre 2025, recoupé avec des communications ultérieures d’AfricaNenda. Lancement et adoption de PI-SPI : communications publiques de la BCEAO sur le lancement de septembre 2025, avec chiffres d’adoption rapportés dans la presse en avril et juin 2026. Interopérabilité GIMAC et CEMAC : communications publiques d’AfricaNenda. Références de coûts des corridors vers l’Inde et les Philippines : Banque mondiale, Remittance Prices Worldwide, et publications GSMA Mobile Money. Le scénario d’économies potentielles de plus de 435 millions de dollars sur les coûts de transfert est un calcul illustratif d’Africa Signal fondé sur des données agrégées de la Banque mondiale et ne doit pas être cité comme donnée primaire. Toutes les conclusions analytiques relèvent du jugement éditorial d’Africa Signal.

